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Actualité de l'archéologie et du patrimoine culturel

Communiqué de presse - "Patrimoine : défendre sans exclure, transmettre sans effacer" – (Archeologia.be, 6 octobre 2026)

Pierre-Emmanuel LENFANT
Communauté Historia
Réseau Archeologia.be

À la suite des actes de vandalisme commis dans le parc d’Enghien — dégradations de la rambarde de la Chapelle castrale et de la statue de la "Fontaine des Tritons" —, l’émotion et l’indignation étaient légitimes. Elles ne justifiaient toutefois en rien les commentaires ouvertement racistes, manifestement xénophobes, voire explicitement haineux qui ont rapidement fleuri sur les réseaux, assimilant ces actes à des populations d’origine étrangère. "À faire entrer des barbares, il y a de la barbarie" ou encore "Enghien importe une nouvelle population et les comportements qui l’accompagnent".

Il faut le dire clairement : l’exigence de faits, aussi nécessaire soit-elle, ne suffira pas à désarmer ce discours. Il précède les faits et s’en accommode. Les auteurs du vandalisme ne sont pas identifiés ? L’absence de preuve devient la preuve d’une prétendue complaisance. S’ils devaient l’être ? Leur identité pourra être érigée en symbole. La xénophobie n’attend pas les faits pour conclure.

Cela impose de mener la bataille sur le terrain du sens, de la connaissance et de l’engagement. Transformer un fait divers en symptôme d’une "menace migratoire", c’est faire d’un acte isolé la preuve d’une prétendue responsabilité collective. Cette lecture n’a rien à voir avec la défense du patrimoine : elle l’instrumentalise. Un acte de vandalisme n’a aucune raison d’être mis en rapport avec l’origine, la mixité ou l’hétérogénéité d’une population.
Le patrimoine n’est pas la propriété d’une origine. Le présenter comme le territoire réservé d’une population ou d’une prétendue "culture d’origine" est historiquement absurde et politiquement dangereux. Défendre son caractère commun est un choix de société : l’attachement à un lieu ne se mesure ni au sang ni à la filiation, mais à la responsabilité que chacun peut prendre à son égard.

C’est le principe qui guide Communauté Historia et le réseau Archeologia.be : défendre le patrimoine sans opposer les personnes selon leur origine ou leur statut social. Nous défendons les églises comme les sites industriels, les habitats ruraux comme les immeubles urbains, les châteaux comme les éléments plus modestes du quotidien. Ce qui importe, c’est leur valeur historique, architecturale, paysagère, sociale et mémorielle.

Le patrimoine ressemble à une bibliothèque dont les livres auraient été écrits, traduits et annotés par des générations successives. Notre rôle n’est ni d’en réserver l’accès à certains, ni d’en effacer les passages qui dérangent, mais de permettre à chacun de les comprendre et d'en discuter.

Nous ne pouvons pas tout conserver. C’est un fait. Le temps, les usages, le climat et les choix de société transforment les lieux. Il est donc essentiel de documenter l'essentiel de ce qui a été et de distinguer les faits établis, les hypothèses et les interprétations. La recherche scientifique produit des connaissances vérifiables, discutables et perfectibles. Dans un débat public où les notions de science, de fait et d’objectivité sont de plus en plus contestées, cette exigence critique demeure indispensable.

Le patrimoine n’est pas davantage un héritage pur. Les lieux profondément enracinés dans un territoire résultent de transformations, de circulations, de guerres et d’influences croisées : personnes, techniques, matériaux et styles se sont continuellement mêlés. Leur histoire ne donne donc à personne un droit de propriété fondé sur le sang ou l’ancienneté. On peut en devenir dépositaire. Une personne arrivée récemment sur un territoire peut respecter un lieu, s’y attacher, contribuer à sa restauration et participer à sa transmission. L’attachement au patrimoine se construit ; il ne s’hérite pas par le sang.

Cette réalité vaut aussi pour les bâtiments. Les édifices anciens ont traversé les siècles parce qu’ils ont été entretenus, transformés, détruits, agrandis ou réaffectés. Face au changement climatique, à la sobriété foncière et énergétique, à l’évolution des usages et aux contraintes financières, nous défendons une adaptation respectueuse plutôt que la tabula rasa ou la sanctuarisation du passé.

Face au vandalisme dont nous sommes tous témoins, les réponses doivent être concrètes. Nous demandons que les responsables soient identifiés et sanctionnés, que les dégradations soient réparées et que la protection du site soit renforcée. Les autorités communales entendent notamment répondre à ce problème par l’installation de caméras et par des mesures de surveillance. Ces dispositifs peuvent contribuer à la prévention et à la protection du patrimoine.

Le refus de la tabula rasa vaut également lorsqu’elle est invoquée au nom de causes par ailleurs légitimes. La contestation face à la présence des statues de Léopold II ou d’autres figures coloniales est compréhensible, et la mémoire coloniale qu’elles portent ne saurait être niée ou minimisée. Mais le déboulonnement et l’effacement ne résolvent pas nécessairement la question : ils peuvent aussi la déplacer.

Le rôle d’une association patrimoniale n’est pas de juger l’histoire à la place du public, ni de la rendre inoffensive. Il est de la contextualiser. Une statue coloniale, accompagnée de repères historiques et d’un discours honnête sur les crimes et les responsabilités, peut devenir un outil de connaissance. Effacer une trace ne permet pas nécessairement de mieux comprendre ce qu’elle représente.

La dégradation d’un monument et la contestation politique d’une statue ne relèvent évidemment ni des mêmes motivations ni des mêmes responsabilités. Elles peuvent néanmoins poser une question commune au patrimoine : que faisons-nous des traces qui nous dérangent ? Dans les deux cas, le risque existe de substituer à l’explication et à la contextualisation un geste d’effacement. Or, ce n’est pas en effaçant les traces que l’on rend justice aux victimes, mais en les nommant, en les expliquant et en permettant à chacun de comprendre ce qu’elles représentent. Il nous revient au contraire de rendre cette complexité lisible.

Un monument dégradé doit être réparé ; une population injustement stigmatisée doit être défendue. Nous refusons donc ces deux dérives : la tabula rasa et la haine. Le patrimoine n’est pas un refuge identitaire. C’est un bien commun, une mémoire vivante et une ressource pour l’avenir.
Le patrimoine se défend par les faits, la connaissance et la transmission, mais aussi par des principes que nous assumons : le refus de la haine, de l’exclusion et des fantasmes identitaires.

Témoignage du vandalisme commis sur le site du château d'Enghien en Belgique (2026) - Dégradations imbéciles


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